En route vers le désert

l’ Association la Grande Maison de Tlemcen nous a rendu visite, elle témoigne de son séjour a travers ce superbe journal de bord.  Nous vous invitons également a visite le site web de l’association 
En route vers le désert…Séjour culturel et citoyen à Béni Abbes

JOUR 1

Dans le cadre de notre partenariat avec l’ACDC (Association pour la Culture et le Développement Communautaire), l’Association culturelle La Grande Maison de Tlemcen organise un séjour culturel et citoyen « En route vers le désert… » pour son atelier de théâtre.

Ce séjour a pour objectifs

  • Une 1ère confrontation pour les apprentis comédiens à un public de spectateurs – autant que conteur ;
  • Découverte de l’action associative et inter-associative sur un territoire et avec une population autre.
  • Grandir par le voyage ; et comme disait le poète «Le monde est un livre et ceux qui ne voyagent pas n’en lisent qu’une page» Eugène Dabit.

Rencontre tôt le matin à la grande porte du Méchouar, après l’arrivée des derniers retardataires, nous pouvons démarrer pour un long trajet de 790 km. Les vents de sable font qu’on arrive tard dans la nuit, fatigués mais heureux de concrétiser toutes les promesses que ce voyage nous fait. Nous sommes accueillis par Samyla et Nazim d’ACDC et nous sommes logés dans le gîte de l’Association Ouarourout que Khelifa représente à notre arrivée…

JOUR 2

Le vent s’est calmé, mais nos souhaits se réveillent, ceux de découvrir une ville, ses gens et surtout sa vie associative bouillonnante.

Nous commençons par un lieu particulier : Souk Ennachtine. Un centre associatif créé par ACDC où les associations de Beni Abbes se rencontrent, se concertent et lancent leurs projets.

Après, nous nous déplaçons vers El Ksar. Une magnifique citadelle de 6 siècles qui a été vidée de sa population durant la guerre, mais réinvestie par l’Association de Ouled El Ouaha ; Des jeunes qui essayent de restaurer les murs mais aussi l’âme de ce vestige. Noreddine s’improvise guide, nous fait découvrir la placette El Masriya, la pierre de la poudre à fusil, la Zaouia, la mosquée et le tombeau de Sidi Mohammed Ben Abdessalam, mais hélas aussi une grande partie du Ksar dévastée par les inondations et surtout par la bêtise humaine. Nous finissons notre circuit en haut du plateau qui surplombe la palmeraie, El Ksar et l’oued qui surligne les contours sud de la ville.

L’après-midi et même une partie de la soirée est consacré à un atelier de théâtre. De l’avis de Ryhem : « autant de temps passé ensemble nous a permis de nous faire confiance ». Même si Samyla nous tance de s’enfermer au lieu de profiter du désert, ces préparatifs sont importantes pour notre rencontre de demain avec les enfants de l’association Hillal Essaoura…

JOUR 3

De bon matin, Hamou de Hillal Essaoura vient nous chercher, il nous conduit dans le Ksar pour qu’on puisse répéter. Nous avons traduit et préparé deux contes écrits par Mohamed Dib : L’hippopotame qui se trouvait vilain et le Chat qui boude, et nous avons choisi la chanson Raoui de Souad Massi comme interlude. Les enfants de Hillal Essaoura (entre 8 et 14 ans) arrivent vers les coups de 11H30 accompagnés de Rabia. Ils s’assoient, ils ont l’air perplexes et un peu ennuyés. Notre spectacle commence par un accord de la guitare d’Abdelkrim, les voix de Hanaa, Hind, Zakaria et Nihal s’entremêlent pour apaiser et préparer les esprits de nos spectateurs. S’en suit Le chat qui boude. Amel, Amina et Ryhem jouent les narratrices et Nabil campe le rôle du félin vexé. Les enfants commencent à sourire, puis des rires surgissent ; la connexion est établie. La transition est assurée par notre chorale qui permet à la première équipe de sortir et à la seconde de s’installer. Selma et Zaki guident les mots par leur narration, Hadi est Le sorcier, Nadir joue L’hippopotame et Farah La maman. Notre public semble s’amuser et même effrayé par El Hadi qui est plus que crédible dans le rôle d’un sorcier exacerbé par le petit hippopotame. Il confiera plus tard : « le regard des enfants m’a fait oublier mon stress et m’a poussé à me donner à fond ».

Hichem clôture notre prestation en animant un échange avec les enfants qui, vu leur réactions, ont bien suivi les histoires offertes. « Un message a été transmis » ressent Nadir. Mais le spectacle est loin d’être fini : c’est autour des enfants de Hillal Essaoura de nous jouer leur comédie sur le décrochement scolaire  – et la scénette proposée est loin d’être du travail d’amateur. Nous sommes conquis.

La tribu nouvellement constituée arpente les venelles du Ksar et de la palmeraie – en produisant beaucoup de son à l’aide de bendir et de clappement de main, pour aller se poser sous un arbre à Tanefsout. Les chants continuent, jusqu’à ce que Lahcen demande aux enfants de nous faire une démonstration d’El Meya. Réduire El Meya à des chants serait faire l’erreur d’une personne qui regarde sans voir. C’est une performance ancestrale complexe avec ses codes et ses signes. Une rangée de filles fait face à celle des garçons et des rengaines sont bercées par un mouvement de masse ondulatoire. Inattendue suite à ce rituel séculaire, une sympathique battle de rap démarre grâce à Mohamed. Selma remarque que les enfants ont tout fait pour nous mettre à l’aise. « Sous cet arbre, nous ne formons qu’un seul groupe de gens » conclut Amina.

Après un déjeuner succulent à la piscine, on se dirige vers le siège de l’Association de Hillal Essaoura où nous attend  une fresque monumentale et nous sommes invités à y laisser notre patte.

« Théâtre, chant, danse, peinture : j’ai essayé toutes les formes d’expression aujourd’hui, s’exclama Hanaa, Je me sens vidée, je me sens toutes légère ».

Entre-temps, Hamou, Rabia et Lahcen nous présentent les différentes activités et ateliers qui sont destinés aux enfants : théâtre, musique, travaux manuels, mais ce qui nous impressionnera le plus sera l’atelier d’El Meya animé par Lahcen qui, dans une certaine mesure, assure la transmission de ce patrimoine immatériel de Beni Abbes à la nouvelle génération, quand parfois, les anciens modes de transmission sont en panne.

Hamou et Khelifa nous conduisent aux dunes de Beni Abbes, histoire de clôturer avec magie cette journée inoubliable…

JOUR 4

Après le petit déjeuner servi comme chaque matin par le bienveillant Walid de Ouarourout, nous nous dirigeons vers l’ancienne école de Beni Abbes, occupée par l’Association Bayad Essaad (du nom du bijou qu’une mère confectionne pour sa fille lors de son mariage). Les mots semblent des outils dérisoires pour décrire la force et la fougue de Moubarika, présidente de cette association qui accompagne les femmes de Beni Abbes pour leur émancipation professionnelle et travaille aussi à leur alphabétisation. A force de courage et de détermination, elle a pu conquérir le lieu qui lui sert de local, elle a pu mettre en place un atelier de couture, elle travaille au maintien et à la transmission d’El Hadra (chants féminins). Nous sortons impressionnés et bouleversés. Moubarika invite les filles du groupe seules a assisté à un mariage qu’elle animera en après-midi ; discrimination !

La deuxième escale de la journée est l’Association Besma qui a pour objectif d’aider les personnes handicapées. L’Association existe depuis plus d’une dizaine d’années et aide les personnes handicapées dans leur démarches administratives diverses. Mais une nouvelle équipe présidée par le jeune Ayoub et installée depuis 3 ans a donné une nouvelle impulsion à cette organisation : création d’un atelier informatique ouvert pour les personnes atteintes d’handicap ou non, afin de favoriser la mixité ; aussi la formation d’éducatrices pour encadrer des enfants en déficience mentale et bien d’autres projets.

Après le mariage, les filles nous rejoignent au musée consacré à la géologie, la faune et la flore de la région. Khalil notre jeune acolyte de 12 ans nous présente la mascotte du musée ; une tortue de plus de 90 ans.

Notre dernière rencontre de la journée se fait avec Kada, Président de l’Association Ouarourout, dans la grotte de Djamel, un endroit assez particulier tenu par une personne singulière. Kada est une source d’informations qui nous abreuve de renseignements et de légendes sur Beni Abbes pendant que Djamel nous prépare un thé. De la préhistoire à la restauration de vieilles bâtisses pour construire le gîte en passant par la célébration du Mawlid, Kada nous éclaire sur les différentes strates qui composent la société de la cité.

Avant le dîner, Ayoub et Leila nous ont appris le Siq, un jeu ancestral de Beni Abbes. Mohamed devient accro. Amel a la chance du débutant, ce n’est pas le cas de Hind. Ca triche un peu ! Wahab nous fait la surprise de ramener son groupe de Meya pour la soirée…

JOUR 5

La visite de la région ne peut être complète sans voir les gravures rupestres de Marhouma et les fossiles du Kilomètre 30.

Les au revoir ne sont pas évidents, mais les pâtisseries que nos hôtes nous offrent effacent le goût amer de la séparation.

Direction Taghit. Durant le trajet, reviennent les vers d’Abderrahmane El Madjdoub que Kada nous a appris :

Ô toi qui voyage, tu connaîtras des gens

Les grands esprits, de l’obéissance, tu leur devras

Les grands ventres et les têtes creuses, pour un demi-écu, tu les vendras

Sans nous rendre compte, nous avons suivi les conseils du sage et nous étions dévoués aux grands esprits que nous avons rencontrés.

Taghit nous reçoit à bras ouverts, c’est les jeunes de l’Association Eco Taghit qui nous accueillent. Ayoub Boungabi nous donne un aperçu de la ville et de son histoire du haut de la dune enchanteresse sous les lueurs du crépuscule.

Le soir, nous le passons dans le gîte du Raoui, situé à l’intérieur du Ksar et tenu par les frères Boungabi (Ayoub et Aissa). Après un couscous ragoutant, le débat nous renseigne sur la sensibilisation qu’Eco Taghit mènent auprès des enfants du village pour inculquer les notions d’un tourisme écoresponsable, à travers des activités ludo-éducatives. La discussion continue à bâtons rompus…

JOUR 6

C’est le jour du départ. Nous chargeons la soute du bus de nos cabas, mais ce n’est rien comparé à ce que nos têtes et cœurs emmènent comme bagages : des images, des sons, des sensations, des émotions, des rencontres, des échanges, des idées, de la générosité, de la volonté, du courage et l’envie de revenir, vers ce pays, vers ces gens, vers cette vie.

Bien que compréhensible, elle nous semble inappropriée la morosité que nous avons parfois décelée chez Nazim, Kada ou Aissa ; eux qui pensent être si loin de leur but, nous ont donné une leçon de maître sur l’action citoyenne, ou comment la détermination et la patience peuvent changer la vie d’autrui et améliorer le vivre ensemble.

Durant nos échanges avec les associations, deux points communs se démarquent à chaque fois. Premier point, Le bon souvenir qu’ils gardent de leur évaluation à mi-parcours, qu’ACDC avait délocalisée, durant le mois de Juin 2015, dans les locaux de La Grande Maison à Tlemcen. Bien qu’anecdotique, cela nous a fait plaisir. Second point et le plus impressionnant, le plus important, c’est l’impact que ce couple atypique – que forment Nazim et Samyla, a eu sur toutes ces associations. Les idées étaient là, l’énergie aussi. Ils ont apporté une méthodologie, un soutien logistique et moral, mais le grand plus aura été de les pousser vers une réflexion sur le sens de chaque action, donnant cohérence et force à l’ensemble.

Comme le confiait Farah : « Je n’aurais jamais pensé trouver une vie associative aussi florissante dans une si petite ville ».

Mais si elle est si puissante, c’est qu’elle sait travailler en collaboration, en complémentarité. Et je ne sais pas s’ils auraient pu le faire sans ce lieu fédérant qu’est Souk Ennachtine.

Beni Abbes est un village prodigieux et ce dès sa fondation : Comme nous l’avait conté Kada, quand Sidi Mohammed Ben Abdessalam avait réuni les tribus rivales en fondant une nouvelle ville, il l’avait fait sous trois conditions : La première est qu’il choisirait le lieu, et on construisit Beni Abbes au milieu de la palmeraie, en osmose avec l’oasis nourricière. La deuxième est l’obligation de recevoir l’étranger, valeur qui subsiste : nous pouvons en témoigner. La troisième est qu’aucun différend ne doit survivre à la tombée de la nuit. Cette union coïncidait avec el Mawlid Ennabawi Echarif. Alors durant des siècles, ils profitent de cette date pour célébrer la naissance du Prophète (que la prière et le salut d’Allah soient sur lui), mais aussi celle de leur unification. Et fait extraordinaire, ils détournèrent tous les symboles belliqueux en de nouveaux emblèmes festifs. Tout ce qui pouvait séparer devenait prétexte au rassemblement. Une autre leçon pour toute l’Algérie…

« Avant, je ne m’intéressais pas au patrimoine, maintenant, je comprends qu’il faut le sauvegarder. Sinon, comment Tlemcen pourrait être Tlemcen ou Beni Abbes pourrait être Beni Abbes » philosophait Abdelkrim.

Notre bus arrive à Tlemcen. Les parents récupèrent leur progéniture. L’aventure se termine ? Non, loin de là…

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